Tentatives de positionnements – Nathanaëlle Herbelin

8 décembre 2018 – 2 février 2019

[English below]

Dans cette série réalisée en 2018, je tente de décrire par la peinture des constructions observées dans les déserts du Negev et de Judée. Je connais bien ces paysages, je m’y rends souvent. Durant les deux années de mon service obligatoire, j’y étais guide d’excursions. En tant que soldat-guide, une double casquette étonnante, je faisais partie de l’Autorité nationale des réserves naturelles ; j’ai ainsi accédé aux archives photographiques de ses paysages. J’ai, par la suite, documenté moi-même ses déserts.
L’été dernier, je suis partie pour un mois de résidence dans la ville d’Arad. Qualifier Arad de « ville » est assez présomptueux, il s’agit plutôt d’un village très isolé dans le fin fond de la Judée, tout au nord du Negev. Durant ce moment passé à Arad, je me suis beaucoup baladée et j’ai contemplé la variété surprenante du voisinage. Pour échapper à la chaleur étouffante du mois d’août, j’ai passé mes après-midis à l’intérieur, remarquant à quel point la nature s’immisce dans les maisons ; lézards, fourmis, guêpes, insectes minuscules, scorpions, serpents et – bien sûr – le sable. 

De retour à paris, ce désert m’obsède et m’attire. Il imprègne ma peinture. Je trouve un intérêt presque anthropologique à regarder et « faire regarder » ces paysages, car ils contiennent énormément de complexités, de contradictions humaines et esthétiques. J’essaye, par exemple, de présenter les contrastes si marqués entre le vide, la force et l’âge de ce désert et les constructions qui le « saupoudrent » et qui semblent être si aléatoires et éphémères. Un autre paradoxe me frappe : la manière de construire chez les bédouins par rapport à celle des juifs. Les bédouins, tels des incarnations du désert, ne se soucient pas du « gouvernement actuel ». Ils ont déjà vu tellement de pouvoirs locaux passer depuis l’empire Ottoman… et bien avant même. Leurs constructions « n’ont rien à prouver ».

Plus je reviens dans ce désert, plus les constructions de son paysage évoluent : des déplacements et des extensions de villages bédouins, l’évolution de la ville de Beer-Sheva et celle de Yeruham, de gros objets abandonnés non identifiables, des déchets laissés sur place à l’issue d’entraînements militaires, des routes et des chemins qui se multiplient, les frontières clairement invisibles et celles qui sont très présentes, notamment la construction minable en 2012 de la nouvelle frontière physique Israël – Égypte, acte que je ne pardonnerais jamais, si il m’entend.

Grâce à mes lectures de Georges Perec et ma passion pour la photographie documentaire, j’ai compris que par une simple description de lieux, il est possible d’apprendre énormément. Par le récit quasi documentaire de paysages et de constructions, on découvre des indices sur les habitants, leurs différences ethniques et leurs histoires. Puisque mes observations et mes recherches se manifestent en peintures, il me semble juste d’essayer de montrer ce que je constate avec mes yeux, plutôt que ce que j’ai ouï dire par les habitants. Il y a pourtant un enseignement majeur que je tire des discussions que j’ai eu là-bas : personne ne craint le silence. Les conversations contiennent de longs moments de parole tue, et animer le vide n’est pas nécessaire. Je ne m’y suis pas habituée. J’ai pour habitude de remplir.

Pour faire cette série de peintures, je me suis installée ici et là pour peindre d’après nature ou j’ai rapporté des photographies à l’atelier pour travailler par la suite. La place que je prends, ma position de spectatrice, est toujours en retrait ; je préfère m’asseoir sur un rocher, ou photographier de ma voiture, car c’est ma vraie place, la plus honnête place que j’ai actuellement.

Un texte de Nathanaëlle Herbelin, 2018

Nathanaëlle Herbelin (1989, Israël) est une artiste peintre vivant et travaillant à Paris. Dans sa recherche, entièrement faite de peintures de son entourage, Elle crée des ponts entre l’intime et le politique. Elle a obtenu son master de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA) en 2016 et a été invitée en 2015 à suivre la formation de la Cooper Union (New York, États-Unis). Son travail a été présenté, entre autres, à In Box (Bruxelles 2018), au musée des Beaux-arts de Rennes, où l’une de ses toiles a intégré la collection (2018), à la Collection Lambert (Avignon, 2017) et à la Fondation d’entreprise Ricard (Paris, 2017). Elle est actuellement représentée par la galerie Jousse Entreprise (Paris).

Une proposition de Loïc Le Gall

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In this series made in 2018, I tried to describe through painting the constructions observed in the Negev and Judea deserts. I know these landscapes well, I go there often. During the two years of my national service, I was an excursion guide. As a soldier-guide – an unusual combination – I was part of the National Authority of Nature Reserves; I could thus access the photographic archives of these landscapes. I later documented these deserts myself.

Last summer, I stayed for a month in the city of Arad. To call Arad a “city” is somewhat presumptuous – it is more of isolated village, sitting very isolated in the depths of Judea, just north of the Negev. During this time spent in Arad, I walked a lot and I contemplated the surprising variety of the neighborhood. To escape the stifling heat of August, I spent my afternoons indoors, noticing how nature penetrates the houses –  with lizards, ants, wasps, tiny insects, scorpions, snakes and – of course – sand.

Back in Paris, this desert obsessed me and attracted me. It permeated my painting. I found an almost anthropological interest in watching and showing these landscapes, because they contain a lot of complexities, human and aesthetic contradictions. I try, for example, to present the heavy contrasts between the emptiness, strength and age of this desert, and the constructions that “sprinkle” it and that seem to be so random and ephemeral.

Another paradox strikes me: Bedouins’ way of building, compared to that of the Jews. Bedouins, like incarnations of the desert, do not care about the “current government”. They have already seen so many local powers come from the Ottoman Empire … and even before. Their constructions “have nothing to prove”.

The more I come back to this desert, the more the constructions of its landscape evolve: displacements and extensions of Bedouin villages, the evolution of the city of Beer-Sheva and that of Yeruham, large unidentifiable abandoned objects, waste left on site after military training, paths and roads that multiply, some borders clearly invisible and others very present – including the the new physical border between Israel and Egypt, shabbily constructed in 2012 – an act that I can never forgive, if he hears me.

Thanks to my reading of Georges Perec and my passion for documentary photography, I understood that with a simple description of places, it is possible to learn a lot. Through the almost documentary narrative of landscapes and constructions, we discover clues about the inhabitants, their ethnic differences and their stories. Since my observations and research are conducted through painting, it seems right to try to show what I see with my eyes, rather than through what I heard from the locals. There is, however, a major lesson I draw from the discussions I had there: no one fears silence. Conversations contain long moments of suspended time, and to animate emptiness is not necessary. I did not get used to it. I have a habit of filling all the gaps.

To make this series of paintings, I settled here and there to paint from nature or I brought photographs to the studio to work from afterwards. The place I take, my position as a spectator, is always behind; I prefer to sit on a rock, or to photograph from my car, because it’s my true place, the most honest place I have.

A text by Nathanaëlle Herbelin, 2018

Nathanaëlle Herbelin (1989, Israel) is a painter based in Paris. In her research, paintings of her everyday life, she creates bridges between the intimate and the political. She obtained her master’s degree from the National School of Fine Arts in Paris (ENSBA) in 2016 and was invited in 2015 to attend the training of the Cooper Union (New York, United States). Her work has been presented, among others, at In Box (Brussels 2018), at the Museum of Fine Arts in Rennes, where one of his paintings has been acquired for the collection (2018), to the Collection Lambert (Avignon, 2017) and the Fondation Ricard (Paris, 2017). She is currently represented by the Jousse Entreprise gallery (Paris).

A proposal by Loïc Le Gall

 

Image © Nathanaëlle Herbelin

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